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Qu'est-ce que le vide mental

  • Photo du rédacteur: Farah Deida-Gouinguenet
    Farah Deida-Gouinguenet
  • 17 juin
  • 5 min de lecture

Le vide mental : ce que les neurosciences découvrent sur un état que je pratique depuis l'enfance

5 MINS DE LECTURE

Vide mental comme outil du thérapeute
Vide mental comme outil du thérapeute

Ce qu'on croyait savoir sur "ne penser à rien"

Pendant longtemps, l'idée de ne penser à rien a été traitée comme une impossibilité, voire comme un dysfonctionnement. La philosophie occidentale a largement construit notre rapport à la conscience autour de la pensée active : pour Descartes, penser est la preuve même de l'existence. Pour Sartre, toute conscience est nécessairement conscience de quelque chose. Dans ce cadre, un esprit "vide" ne pouvait être qu'un esprit qui dysfonctionne, qui s'égare, ou qui rêvasse.

On confondait alors souvent deux choses très différentes : la rêverie (l'esprit qui vagabonde, qui pense à autre chose sans qu'on s'en rende compte) et le véritable vide mental, où il n'y a, littéralement, rien — et où l'on en est pleinement conscient.

La découverte récente : le vide mental comme état de base du cerveau

Des travaux récents de Thomas Andrillon (Inserm) et d'Athena Demertzi (Université de Liège) viennent bousculer ces certitudes. Leurs recherches montrent que le vide mental est radicalement différent de la rêverie ordinaire : c'est une absence totale de contenu mental, dont la personne reste parfaitement consciente. Loin d'être un bug, ce mécanisme pourrait être une stratégie de protection cognitive, particulièrement utile en période d'épuisement ou d'anxiété intense.

Plus surprenant encore : ces chercheurs avancent l'hypothèse que l'esprit vide pourrait être l'état de base de notre cerveau — la pensée active n'étant qu'un ajout temporaire, et non l'inverse. Une hypothèse qui renverse littéralement l'héritage philosophique occidental évoqué plus haut.

Une compétence que les méditants experts maîtrisent... à volonté

Ce que la science commence aussi à documenter, c'est que cet état n'est pas seulement quelque chose qui arrive, mais quelque chose que certaines personnes savent produire, sur commande.

Le neurologue belge Steven Laureys, du CHU de Liège — connu pour ses travaux sur la conscience des patients dans le coma — a étudié le cerveau du moine bouddhiste Matthieu Ricard à l'aide de différentes techniques d'imagerie. Une mesure en particulier l'a marqué : la réponse cérébrale à la stimulation magnétique transcrânienne, normalement un réflexe qu'on ne peut pas influencer consciemment — comparable au réflexe rotulien.

Or Matthieu Ricard parvenait à modifier cette réponse selon le type de méditation pratiqué. Et quand on lui demandait explicitement de "ne penser à rien", d'atteindre l'état cognitif le plus réduit possible, il entrait dans un état que les chercheurs ont qualifié de pseudocomateux — temporairement, et à volonté.

C'est précisément ce mot, à volonté, qui a fait écho à quelque chose que je vis depuis longtemps sans l'avoir jamais formulé ainsi.

En 2008, je suis entrée en formation de professeure de yoga. Et c'est là que j'ai compris, pour la première fois, que ce que je faisais naturellement était loin d'être ordinaire. Ma formatrice, en méditation, continuait à penser — elle me l'a dit elle-même. Et elle m'a affirmé qu'il était impossible d'arrêter de penser, alors même que c'est précisément ce que le yoga enseigne : l'arrêt des fluctuations du mental. Moi, je ne pensais pas. Naturellement. C'est à ce moment précis que j'ai réalisé que ma capacité n'était pas anodine — qu'il y avait un écart, peut-être même un fossé, entre ce que le yoga enseigne et ce que la plupart des pratiquants — et parfois même des formateurs — vivent réellement.

Et si ce n'était pas qu'un outil anti-stress ?

La quasi-totalité de la littérature scientifique sur le vide mental le rattache à une fonction de régulation : protéger le cerveau du stress, de l'épuisement, de la surcharge émotionnelle. C'est vrai, et c'est précieux. Mais ce n'est pas — ou pas seulement — ce qui se joue dans mon expérience.

Ma première rencontre avec cet état, à 5 ans, n'avait rien à voir avec le stress. C'était une volonté presque enfantine, presque têtue : ne plus entendre cette voix. Avec le recul, je dirais que le processus s'est fait en plusieurs étapes — j'ai d'abord observé mes pensées, puis je les ai modifiées, et enfin je suis parvenue à les arrêter. Je me souviens parfaitement de la lutte que cela a représenté, de l'effort soutenu que ça demandait. Je n'ai aucun souvenir du temps que cela a pris. Mais depuis, c'est devenu ma norme. Mon état par défaut.

Ce que je trouve passionnant, c'est que cette trajectoire — observer, transformer, arrêter — ressemble étrangement à ce que décrivent certaines approches contemplatives avancées, sauf qu'elle s'est construite seule, sans cadre, sans enseignant, chez une enfant de 5 ans convaincue qu'on lui avait menti.

Le vide mental comme outil professionnel d'écoute

C'est peut-être là que se situe l'angle le plus singulier de cette expérience — et celui que je n'ai trouvé documenté nulle part.

Dans les approches contemplatives, on distingue généralement deux grandes familles de pratiques : celles qui consistent à focaliser l'attention sur un objet précis (la respiration, par exemple), et celles dites "d'observation ouverte", où l'on reste présent sans objet de concentration particulier. Une notion proche, issue des pratiques chinoises, illustre bien ce dont il s'agit : le wuwei, ou "non-intervention" — un état où l'on continue, par exemple, à "écouter" un son qui a déjà disparu. Une présence sans contenu actif.

Dans mon travail, cet état n'est pas une parenthèse que je m'accorde avant ou après une séance. C'est l'état dans lequel j'écoute. Concrètement, cela signifie que lorsqu'une personne me parle, je ne suis pas en train de formuler intérieurement une réponse, une interprétation, une association avec mon propre vécu, pendant qu'elle parle. Il n'y a pas ce double flux — ce que l'autre dit, et ce que je pense en même temps. Il y a ce qu'elle dit. Et c'est tout.

J'ai longtemps considéré ça comme une évidence de mon métier. Ce n'est qu'en croisant cette expérience avec les travaux sur les méditants experts que j'ai commencé à me demander si ce n'était pas, en réalité, une compétence rare — et un avantage clinique largement sous-estimé.

Mon rêve : voir ce qui se passe vraiment

Si je devais formuler un souhait à partir de tout cela, ce serait celui-ci : voir, par imagerie cérébrale, ce qui se passe réellement dans mon corps et dans mon cerveau dans ces moments-là. Ce que Matthieu Ricard a pu observer après des décennies de pratique intensive, dans un

cadre expérimental rigoureux — est-ce que ça ressemble à ce qui se passe chez moi, naturellement, depuis l'enfance ? Et si oui, qu'est-ce que cela nous apprendrait sur la diversité des chemins qui mènent à cet état ?

Une compétence ancienne, une découverte récente

Ce qui me frappe, en regardant tout cela avec un peu de recul, c'est le décalage entre le temps de l'expérience et le temps de la science. Ce que j'ai découvert seule, à 5 ans, par nécessité et par entêtement, les neurosciences commencent seulement aujourd'hui à le valider et à le mesurer.

Peut-être que la vraie question n'est pas "peut-on arrêter de penser ?" — la science semble en train de répondre que oui, et que ce n'est même pas anormal. La vraie question est peut-être : qu'est-ce qu'on peut faire, une fois qu'on a cette capacité ? Et pour moi, la réponse a toujours été la même : écouter, vraiment.

 
 
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